L’augmentation des dépenses de la compensation menace les grands équilibres macroéconomiques du pays. Dans cet entretien, Mohamed Berrada, professeur universitaire et ex-ministre des Finances, analyse la situation des dépenses de la compensation qui se font, selon lui, au détriment des investissements. La flambée des prix du pétrole ne fait qu’aggraver la situation, prévient-il.

- L’Economiste: Le gouffre de la compensation se creuse de plus en plus. Quelles menaces identifiez-vous pour les grands équilibres macroéconomiques? - Mohamed Berrada: Je suis effrayé par le montant énorme de la charge de la compensation additionnelle par rapport au total du budget de fonctionnement. Manifestement, le gouvernement n’a pas envie de prendre des mesures qui sont par définition impopulaires. Il traîne et essaie de gagner du temps. Mais il faut bien que quelqu’un paie un jour! Il n’y a pas de miracle: l’argent de la compensation, pour le montant non prévu par la loi de Finances, pourrait venir soit d’une diminution des investissements publics, au détriment des secteurs productifs et de l’emploi, soit d’une augmentation de l’endettement, soit d’une augmentation des prélèvements fiscaux. Mais, tôt ou tard, c’est la population qui va payer et, par conséquent, cela va diminuer les potentialités de croissance future de l’économie.

- Le pétrole et le gaz engloutissent les deux tiers du budget de la compensation. Qu’est-ce que vous redoutez le plus à ce niveau? - Je peux comprendre les craintes du gouvernement concernant les produits de base… mais pas celles concernant le pétrole. Dans les reformes structurelles du passé, on a indexé les prix de la pompe aux cours internationaux, et on a commencé à habituer les consommateurs à des fluctuations de prix. Les transports publics vont souffrir, mais il existe d’autres moyens de les soutenir. En plus, si certains prix augmentent, on sera amené à inventer et à introduire des dispositifs pour économiser de l’énergie. Aujourd’hui, il n’y a rien qui incite à cela. Ceci dit, s’il y a de l’argent à dépenser, je crois qu’il faut l’investir en éducation pour rattraper le retard accusé dans ce domaine par notre pays. Ce sont des mesures difficiles, mais un gouvernement élu démocratiquement est responsable et il est payé pour prendre des mesures dans l’intérêt à long terme de la population. Pour cela, il faut engager un débat public sur la question, expliquer à qui profite la compensation et associer les partenaires aux mesures qu’il faut prendre.

- La situation de la balance commerciale est particulièrement préoccupante. Quelle analyse en faites-vous? - Le taux de couverture de la balance commerciale est en chute libre. 45% de nos importations sont couvertes par nos exportations. Bien sûr, il y a les prix des produits pétroliers et des céréales qui ont flambé, mais ils sont atténués par l’augmentation des prix des produits phosphatiers… Il n’en demeure pas moins que cet indicateur extérieur peut déceler des dysfonctionnements internes dans notre économie: la perte de compétitivité de notre secteur industriel qui n’a pas su profiter des nombreux accords de libre-échange signés par l’Etat depuis 1995 et dont ont surtout profité nos partenaires. Et je ne pense pas qu’au rythme actuel, les transferts des MRE et les recettes touristiques puissent continuer à couvrir le déficit de la balance commerciale. Il est même probable qu’en 2009, on assiste à un retour du déficit courant de la balance de paiement.

- Le Maroc vit paradoxalement une situation euphorique en matière de recettes fiscales. Est-ce un bon ou mauvais signe? - C’est un bon signe. Cela montre que la réforme fiscale, menée depuis quelques années pour élargir la base imposable et réduire le taux d’imposition, donne ses fruits. L’amélioration de la recette fiscale est due également à la modernisation dans la gestion des services des impôts et, surtout, au renforcement du contrôle fiscal. Il faut dire aussi que cette fiscalité n’est pas directement proportionnelle à la croissance économique. Les taux de recettes augmentent de 20 à 22% alors que le taux de croissance économique tourne autour des 2-3%. L’élasticité des recettes fiscales est positive et c’est bien. La question qui se pose est de savoir si cette progression va continuer dans l’avenir. Car cela signifie que la croissance génère elle-même ses propres ressources de financement.

Propos recueillis par Saad Souleymane BOUHMADI